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EN-DEHORS (AVEC LES OUTSIDERS) # 1
Nicolas Richard

EXTRAITS

[1] 

« Le slow, le disco, les vidéos clips, du reggae au new wave il y en a pour tous les goûts ». Comme le chante Marcel Lehon, rien n’échappe à cet immense programme de parodie involontaire de la musique dominante. Dire que ce programme est inécoutable, c’est dire qu’il est éprouvant et désagréable à écouter, mais c’est dire aussi qu’il l’est au sens où l’on ne devrait pas avoir le droit de l’écouter. Leurs chansons sont un message téléphonique désespéré et halluciné laissé sur un répondeur. Après le bib sonore, nous entendons ce que nous n’aurions jamais dû entendre. Nous entendons un message dont nous n’étions pas les destinataires. Par leur chanson nous accédons à ce à quoi nous n’aurions dû jamais avoir accès. Nous voyons ce que nous n’aurions pas dû voir. Nous rentrons dans leur chambre d’enfant. Nous rentrons dans leur chambre d’adolescent. Nous rentrons dans leur maison. Dans leur appartement. Nous voyons les pièces dans lesquelles ils vivent. Nous entendons leur intimité. Nous entendons leur prière. Nous entendons aussi le sifflement aigu du tissu frotté entre leurs jambes parce qu’ils portent un pantalon en jean par exemple. Nous marchons dans leur salon comme sur une scène, nous entendons les voix qui baissent d’un ton, nous voyons les têtes des spectateurs qui peu à peu ne bougent plus, s’immobilisent, et aussi les doigts un peu courbés qui s’agitent et nous désignent discrètement. Nous ne connaissons pas la place des meubles et nous nous cognons le tibia contre la table basse ou bien le canapé. Nous marchons hébétés sous les projecteurs à moins que ce ne soient les néons de la cuisine ou l’ampoule de la chambre, micro-cravate, sifflement du pantalon entre les jambes, meuble-fantôme le moment d’hébétude passé un peu comme le premier jour de la période d’essai de la première journée de travail, où les actions du quotidien sont gonflées d’une densité nouvelle, nous avançons toujours de ce pas à la fois hésitant et contraint, et finissons comme par miracle par atteindre un endroit scénique imaginaire mais pourtant bien réel qui se trouve être juste devant l’écran d’un PC.

[2]

Ce qui serait erroné de dire c’est dire qu’on les regarde toutes. Ce qui serait erroné de dire c’est dire qu’on ne les regarde pas. Ce qui ne serait pas erroné de dire c’est dire qu’on n’en parle pas sans sourire. On les regarde. On les écoute. On les écoute sans doute moins qu’on ne les regarde. On en rigole. Mais on n’en parle pas sans ricaner. On les regarde. On se marre. On les regarde. On se marre. On les regarde. On se marre. On les regarde. On se marre. Plusieurs milliers de fois. Jusqu’à ce fatigué d’avoir autant ri, on commence à les écouter sérieusement en oubliant de les regarder, pris dans un temps qui ne nous appartient plus.

[3]

La maîtresse dit prend un crayon et dessine un cercle. La maîtresse dit c’est le cercle de ce que tu aimes faire. La maîtresse dit garde ton crayon à portée de main et dessine un deuxième cercle qui chevauche le premier, c’est le cercle de ce à quoi tu es bon. La maîtresse dit ne repose pas ton crayon et dessine un troisième cercle qui chevauche le premier et le deuxième cercle, c’est le cercle de ce que tu sais vendre. La maîtresse dit pour réussir à faire ce que tu veux faire, ce que tu veux faire doit se situer à l’intersection de ces trois cercles. La maîtresse dit selon les méthodes (américaines) de management en leadership préconisées par Jim Collins dans son livre Good To Great (dont le titre français est De la performance à l’excellence) pour optimiser ton potentiel ce que tu fais doit se situer à l’intérieur des trois cercles. La maîtresse dit tu n’es pas bon dans ce que tu aimes faire et tu ne sais pas non plus vendre ce à quoi tu n’es pas bon mais que tu aimes faire. A ce moment-là, Cazoul se lève de sa chaise et interrompt la maîtresse et dit : ne cherche pas à savoir ce que tu fais. Cazoul dit toi tu te situes seulement dans le premier cercle. Dans le cercle de ce que tu aimes faire. Et tu t’y sens bien. Oui tu t’y sens bien dans ce cercle. Cazoul dit « Place à la musique ». Cazoul dit qu’il y a maintenant plus que ça à faire. Cazoul dit qu’il ne faut faire que ça maintenant. Cazoul dit que rien que ça c’est déjà beaucoup. Cazoul dit que la musique c’est beaucoup. Cazoul dit que la musique c’est beaucoup de choses à faire. Cazoul dit qu’il y a beaucoup de choses à faire. Cazoul dit que j’ai vraiment beaucoup de choses à faire. Cazoul dit que je suis vraiment très occupé. Cazoul dit qu’aujourd’hui j’ai vraiment beaucoup de chose à faire. Cazoul dit qu’avant j’avais moins de trucs à faire, mais qu’aujourd’hui il ne reste plus qu’à faire ce qui doit être fait. Cazoul dit que pour réussir à faire tout ce qu’il y à faire, il faut galoper à travers les champs et éviter tous ces obstacles qui nous ralentissent avant la mort.


Enregistré à l’Espace Khiasma le lundi 23 septembre 2013, dans le cadre du festival Relectures 14

Une transcription traduite en anglais et en arabe sera très prochainement disponible sur le site

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