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Bonjour. Aujourd’hui je voudrais vous proposer de décrire quelques hallucinations un peu précisément. Ce genre de chose étant difficilement représentable, je vais ici m’aider de quelques images et d’un champ lexical que l’on peut trouver tout entier déplié et analysé dans l’excellent livre « Dédale, mythologie de l’artisan en Grèce ancienne » de Françoise Frontisi Ducroux. Je parlerais également du contexte où ont eu lieu ces hallucinations.

 

Le champ sémantique du terme Daidala, a été utilisé, dans les textes poétiques grecs anciens, pour décrire ou pour qualifier, par exemple, des boucliers, des couronnes, des boucles d’oreille, des agrafes, des effets de lumière, des trépieds, des étoffes, des navires, des coffres, des cithares, des robes, des toiles, des voiles, des casques, des chars, des ceinturons, des chambres d’amour, des armures, des lits, des broches, des bracelets, des rosettes, des présents de toutes sortes, des glaives et des épées, du mobilier de luxe comme des cratères d’orfèvres, des sculptures, des inventions, des outils et des astuces, bref, des choses précieuses, à la fois extrêmement belles et parfois parfaitement terrifiantes.

 

Ce réseau lexical dérivant du nom de Dédale, le patron de l’ensemble des savoir-faire artisanaux dans la Grèce ancienne, m’a semblé particulièrement juste et pratique pour décrire certaines hallucinations que j’ai eues en plein désert mexicain, après avoir mangé quelques quartiers d’Hikuri, le cactus médical des Indiens Huichol, que les nahuatl appellent aussi Peyotl :

 

Aujourd’hui encore, il me semble qu’une partie de ces hallucinations relèvent moins d’une pensée magique, mystique, que d’une pensée technique ou technicienne, extrêmement puissante, que l’on pourrait aussi peut-être appeler « intelligence créatrice » ou « pensée artistique », en tout cas, que les Grecs anciens, pas encore philosophes, nommaient parfois « métis ».

 

La métis n’est une idée, ni une notion, ni un concept, mais une sorte de catégorie mentale, un tour d’esprit, qui, je cite Jean-Pierre Vernant : « implique un ensemble complexe, mais très cohérent de comportements intellectuels qui combinent le flair, la sagacité, la prévision, la souplesse d’esprit, la feinte, la débrouillardise, l’attention vigilante, le sens de l’opportunité, des habiletés diverses, et une expérience longuement acquise. »

 

Dans tous les cas, cette pensée « métis » s’applique à des réalités fugaces, mouvantes, déconcertantes et ambigües, qui ne se prêtent ni à la mesure précise, ni au calcul exact, ni au raisonnement rigoureux.

 

D’un point de vu mythologique, la déesse grecque Mètis est un personnage du type « trompeur », un décepteur, un trickster qui apparaît chez un grand nombre de peuples, et aujourd’hui encore, chez les Huichol du désert mexicain, qui appellent Kayumari le petit cerf bondissant que l’on peut voir rire dans la plupart de leurs bracelets :

 

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Bon, mais avant de commencer la description de ces hallucinations, j’aimerais rapidement vous raconter la légende de Dédale, parce qu’en plus d’être drôle et révélatrice d’un certain état d’esprit, d’une certaine mentalité, elle est à mon avis bien trop méconnue au profit de l’histoire, beaucoup moins intéressante, de son fils Ikare.

 

Prototype de l’artiste et de l’artisan, créateur des premières images divines, inventeur de la charpenterie et des d’instruments techniques indispensables à sa réalisation (la scie, la hache, le fil à plomb, et la tarière), ingénieur réputé, Dédale est un Athénien enfui d’Athènes après avoir précipité du haut de l’acropole, son neveu Talos, artisan génial et précoce, dont il était jaloux.

 

En fuite et meurtrier, il arriva donc à la cour du roi de Crète, Minos, qui accepta de le recevoir, obligé par les lois de l’hospitalité protégeant encore, à l’époque, tous les émigrés. Dédale s’intégra tout de suite très bien dans son nouveau pays, et il semblerait qu’il passa son temps dans les cuisines, à traîner avec le gynécée. Un beau jour, Pasiphaé, la femme du Roi Minos, lui avoua être tombé folle amoureuse d’un taureau :

 

Dédale s’offrit alors de l’aider à assouvir sa passion et il lui fabriqua un costume de vache dans lequel elle n’aurait qu’à se glisser, une fois le taureau attrapé par l’incroyable vraisemblance du subterfuge costumé.

 

C’est ainsi que Pasiphaé tomba enceinte du beau taureau et que, quelque mois plus tard, elle donna naissance au Minotaure, le fils-taureau du roi Minos. Celui-ci, à la fois horrifié et fasciné, ne put se résoudre à tuer le monstre, et il demanda à Dédale de trouver une solution au problème qu’il venait de créer (soit dit en passant, Minos n’était pas encore instruit de la ruse de son Artisan et il prenait son pseudo-fils monstrueux pour une sorte de talisman apparu par magie dans le ventre de sa femme). Dédale construisit donc son fameux labyrinthe :

 

dans lequel le Minotaure allait être enfermé et c’est une fois arrivé à la fin de son ouvrage que Minos se rendît compte du rôle de Dédale dans la fabrication de son bâtard de fils-monstre-talisman :

 

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Pour le punir, il enferma donc l’artisan dans son propre piège, mais, avec son fils Ikare, ils réussirent à s’enfuir du labyrinthe en se fabriquant des ailes avec des plumes et de la cire d’abeille. Hélas Icare, qui n’était pas aussi malin que son père, ne sut voler ni trop haut, ni trop bas, voler juste en un mot, et il tomba piteusement dans la mer aux fourbes courants où il trouva une mort stupide et précipitée, qui répondait étrangement à la précipitation même du haut de l’acropole du neveu de Dédale, Talos, assassiné quelques années plus tôt par jalousie :

 

C’est finalement en Sicile, à la cour du roi Cocalos, que Dédale trouva un nouveau refuge, ainsi qu’un nouveau boulot. Il devint responsable en chef de la plomberie des bains du roi, et il construisit un centre thermal dont Cocalos fut ravi. Mais Minos n’avait pas renoncé à sa vengeance. Il poursuivait le Dédale à travers tous les archipels, muni d’une coquille d’escargot :

 

et d’un défi : celui qui réussirait à faire passer un fil dans la coquille d’escargot recevrait une récompense de plusieurs talents d’or. Malin le Minos, il savait que seul l’inventeur du labyrinthe pourrait résoudre un tel défi giratoire. Et Dédale, quand il entendit parler du challenge, même s’il savait que c’était un piège, ne put résister au plaisir de résoudre ce problème technique. Il fit un trou à la coquille d’escargot, attacha un fil à une fourmi, et la fourmi de s’enfuir par la spirale nacrée et le fil de sortir avec elle. Finalement, le roi sicilien, Cocalos, obligé par les lois de l’hospitalité à protéger son hôte, refusa de livrer Dédale au roi Minos. Il invita plutôt Minos à prendre un bain dans son flambant neuf centre thermal, et Dédale, le roi des mitigeurs, en profita pour l’ébouillanter vivant.

 

Voilà rapidement, pour l’aspect mytho-biographique de notre artisan (on ne sait pas vraiment comment il est mort (s’il est mort)).

 

En un mot, dans son genre, Dédale était un poli mechanos, un homme aux milles ruses, aux mille machinations, toujours capables de se sortir et de se mettre dans les pires situations.

 

En tant que légende, dans l’Ancien Monde, Dédale c’était donc le patron des techniciens, celui qui, le premier, avait été capable de rendre vivante la matière morte. En effet, au temps de Platon, on tient encore Dédale pour l’inventeur de sculptures si saisissantes de vérité qu’il fallait les enchaîner pour les empêcher de s’enfuir.

 

Ce genre de sculptures :

 

qui étaient peintes comme ça :

 

ou comme ça :

 

ne relevait donc pas uniquement de la quête du Beau idéal.

 

En fait, en passant, j’aimerais rapidement vous inviter à éventuellement revoir ce genre de choses :

 

cette fois-ci plutôt comme une sorte de machine, une mechané, une sorte de robot potentiel, un automate pour l’instant endormi et, aujourd’hui à moitié cassé, qu’il faudrait attacher ou débrancher pour ne pas qu’il prenne la fuite.

 

Bref, peut-être revoir cet artisanat ancien, comme un genre de tentative de fabrication d’intelligence artificielle.

 

En un mot, on pourrait décrire l’histoire comme ça : entre les mains d’un artisan au cerveau d’ordinateur pervers et rusé, est apparu un dieu au cerveau d’ordinateur pervers et rusé.

 

Pour illustrer cette idée peut-être un peu plus clairement, on peut aussi penser aux trépieds d’Héphaïstos, qui d’eux-mêmes — automatoi — se rendaient à l’assemblée des dieux :

 

Bref, passons maintenant à la description de ces quelques hallucinations.

 

J’étais donc, dans le désert, au nord de la ville de Mexico, quelque part par là :

 

L’ambiance, c’était plutôt cow-boy avec des nœuds sur les radiateurs :

 

Il y avait des palmiers nains :

 

des poussins-piquants :

 

des palmiers chibre :

 

toutes une famille de cactus tordus :

 

et tout chelou :

 

Aussi, des voitures jaunes :

 

des cactus-araignées :

 

des tombes fleuries :

 

des murs en terre :

 

des murs en pierre :

 

des routes presque argentées :

 

et un horizon géant :

 

Après avoir été pris en auto-stop par un chaman de Saint-Étienne, je me suis retrouvé, par lui invité, dans une espèce d’hôpital de campagne gratuit, de centre de soins à l’œil, de salle d’opération pour n’importe qui, qui elle, de loin, ressemblait à ça :

 

Dans cet hôpital, il s’agissait de « célébrer les médecines traditionnelles » (de l’Acupuncture aux Sobadas (massages mexicains) en passant par le Reiki japonais (massage magnétique) ainsi que ce genre d’intervention dont je ne connais pas le nom :

 

Mais, en plus d’offrir des soins alternatifs et gratuits à la population environnante, il s’agissait aussi d’essayer de prendre le temps de discuter avec eux.

 

En effet, là-bas, une entreprise minière canadienne (First Majestic Silver corp.) a (aujourd’hui encore) les moyens d’exploiter à nouveau les mines d’argent abandonnées dans la montagne Quémado, où est né, selon la cosmogonie Huichol, le Soleil, l’Hikuri, et le Kayumari (le petit Cerf de tout à l’heure, malin et bondissant).

 

Le Quémado, c’est donc le mont sacré du peuple Wixarica (appelé aussi Huichol).

 

De loin, il ressemble à ça :

 

Et quand on est dessus, on voit ça :

 

Bon. Le Quémado est bourré d’énergie, tout le monde est d’accord là-dessus. Mais Wixarica et canadiens n’ont pas tout à fait le même genre de Cosmogonie, ni la même manière d’interpréter le mot « énergie ».

 

Le problème c’est que peu de Huichol vivent ici. Ils sont dispersés entre les états du Jalisco, du Nayarit, du Zacatecas et du Durango, et très difficiles à réunir. Tous les ans, ils pèlerinent, pendant un mois, à pied, à travers le désert, pour venir ici récolter leur médecine sacrée (en effet, Hikouri, l’autre nom du Peyotl, ne veut rien dire d’autre que « médecine » en Huichol). Mais ils ne vivent pas ici.

 

Du coup, à ceux qui vivent ici, en grande majorités non-Huichol, l’entreprise canadienne promet des salaires, du travail, Internet et le téléphone (alors qu’il y a déjà Internet et le téléphone), de l’argent pour des écoles, des hôpitaux, et bla et bla et bla, comme une salade d’accompagnement de leurs mines creusé dans le Quémado Sagrado.

 

Les arguments des organisateurs de cet hôpital de campagne militant, arguments qu’on essayera de glisser entre deux massages ou pendant un diagnostic ou je ne sais pas vraiment quand, exactement (c’était plutôt discret et délicat, leur propagande) c’est que l’entreprise canadienne va d’abord faire travailler quelque 600 locaux pour nettoyer le coin et installer des machines que, finalement, seuls quelques Canadiens pourront opérer. Rapidement, il ne restera plus grand-chose pour plus grand monde, un Canadien formé pouvant faire le travail de 50 Mexicains non formés, et surtout, les rejets en mercure viendront pourrir la petite vallée verte autour de la rivière, qui permet à beaucoup de vivre d’un potager, de vendre quelques avocats, etc., etc.

 

Aussi, accessoirement, à la place d’un lieu hautement sacré pour les Huichol, il y aura une mine d’argent.

 

Tout ce campement hospitalier était donc, en partie, un genre de Love Jihad, où l’on essayerait d’avertir délicatement des paysans plantés dans un désert semi-aride, sérieusement susceptible de trouver un intérêt (sans compter que c’est aussi une partie de leur histoire, la mine) :

 

sérieusement susceptible de trouver un intérêt à la réouverture de mines d’argent dans les montagnes et la région qu’ils habitent. Il s’agissait (pour les organisateurs de l’hôpital (dont mon chaman stéphanois faisait partie) de les avertir de la carotte qui les attends, avec une subtile stratégie de persuasion : massages et séances d’acupuncture gratos pour tout le monde :

 

Et l’hôpital sera toujours bondé de vieilles dames en chaussettes comme ça : de monsieur à chapeau comme ça :

 

de jeunes à la jambe gonflée comme prête à exploser, tous habitués des médecines traditionnelles, rompus des décoctions, en tout cas, croyants, ouverts ou habitués à aller chercher au fonds de leurs jardins une plante pour se soigner la gorge.

 

Bref. Voilà pour le contexte général.

 

L’après-midi après mon arrivée, je regardais les opérations d’acupuncture se faire, posé là, en discutant de-ci, de-là, avec les gens, quand on m’a proposé de veiller toute la nuit, sans manger, dehors, au pied d’un Feu Sacré, en vue d’une initiation au Reiki.

 

Le soir même donc, on a chanté des machins hindous, limite Hare Krishna, et Vanetta, qui rebondit de campement en campement depuis un an, s’est découverte véritable juke-box de chants plus ou moins sacrés. Là, je me suis rendu compte que de ma vie, je ne m’étais jamais autant assis en tailleur.

 

Puis on a chanté :

 

Somos oune circulo,

Dentro oune circulo,

Somos oune circulo,

Dentro oune circulo,

Uniiiiiiiiiiiiiidoooooooo,

 

et on a encore et encore, chanté, grâce aux filles aux ongles cassés :

 

toujours partantes pour secouer maracas et tambourins :

 

Ensuite, j’ai appris être responsable de l’unification des deux mondes (selon mon thème astral maya, je suis Singe, c’est-à-dire que le jeu est mon essence, mais je suis aussi Cardinal ce qui fait que, bien que je reste Singe, je change de forme chaque année (cette année je suis Dragon, par exemple)).

 

Et régulièrement, on faisait des offrandes. Faire d’une angoisse un acte est quelque chose d’extrêmement agréable (on devrait en faire plus souvent)), je me suis dit, après avoir donné une cigarette (sans son filtre) au Feu sacré, en priant pour, sans ordre particulier, Bonita Troccoli ma femme, moi, ma mère, mes amis, les Huichol, le campement — ce qui venait sur le moment.

 

Puis, comme ça, allongé sur des couvertures, il a fait de plus en plus froid sous un ciel étoilé sans lune, certain se sont assoupi en chien au museau vers le sol, d’autres en Puissant-Poisson, d’autres encore en Aigle, en enfant ou en demi-posture de la Sauterelle et du fond de la nuit, notre ami chaman stéphanois a nettoyé plusieurs d’entre nous avec ses plumes magiques et ses incroyables Chants d’ayawaska, puissants comme de grands arbres.

 

Quand le Soleil a commencé à poindre :

 

on a orienté le Feu Sacré vers Lui.

 

Et quand, de la Montagne, Il est né à nouveau, on L’a salué et remercié :

 

Au bout d’une heure, une douce chaleur venait remplacer le froid glacial de la nuit et on a recommencé à travailler dans l’hôpital, les premiers patients étant déjà dans la salle d’attente :

 

(enfin, moi je regardais, vraiment, je ne savais pas quoi faire (je suis loin d’être acupuncteur (je flottais là, planant par le manque de sommeil et la petite faim)). À midi, il y a eu une pause dans les soins et on s’est tous mis en cercle pour une nouvelle cérémonie, un nouveau Feu sacré, des chants, un nettoyage en règle avec Plumes, ouverture de Chakra, et un verre d’Eau qui venait rompre notre petit jeûne.

 

Pendant ce temps-là, des nouveaux sont arrivés, dont Butremovic Pennigton, que l’on peut voir ici faire un poirier :

 

élagueur d’arbres géants, maçon des alpages, habitant de son camion, accessoirement surfeur et accompagné d’une grande, sombre et gironde Mexicaine et d’une petite blonde islandaise, dans le désert pour y finir une thèse sur le punk, si j’ai bien compris. Ils ont regardé la cérémonie et Butremovic est resté alors que les filles repartaient dans la montagne. On a fini par déjeuner léger.

 

Le soir, initiation à ce truc de Reiki dont, hier, je ne connaissais rien, pas même le nom. Encore Alfredo, le chaman en chef, celui-ci sicilien d’origine, a parlé sur son siège :

 

et parfois, il faisait un effort pour me traduire quelques phrases en anglais, mais dans l’ensemble, j’étais dans un coin et je regardais. Il faisait nuit, on était réunis dans la maison centrale, à côté de la salle de soin, à peu près en cercle et tous plus ou moins assis en lotus enchaîné dans des vêtements tissés et colorés :

 

Sur le sol, une couverture où des volontaires serviront de corps d’entraînement. Puis Alfredo a étalé un petit tissu rouge qui abritait les boutons médicaux, le Hikuri ou le peyotl, et il a dit, « pura energia, ceux qui veulent en prendre, qu’ils se servent » (il a aussi pris soin de déplier une posologie, en précisant notamment d’importantes contre-indications concernant les personnes à tendances psychotiques). J’en ai mangé un tout petit morceau (c’est extrêmement amer) et je me suis concentré. Le Reiki, c’est donc un massage électrique. On masse magnétique. L’idée, c’est de sentir les zones de chaleur d’un corps et de se concentrer dessus. Pour les gestes : d’abord, on se frotte les mains l’une contre l’autre, pour libérer l’énergie et se concentrer. Ensuite, on passe, sans toucher ou en touchant, c’est selon, au-dessus d’un corps, un peu comme un détecteur de métaux au-dessus du sable. Quand je ne sais quoi dans notre tête ou notre corps ou les deux, s’allume, clignote, retentit ou pépie, et que l’on sent une chaleur, une intensité, une énergie : on s’y connecte, s’y attache, l’entretien, jusqu’à ce qu’elle s’éteigne (l’énergie, la chaleur, l’intensité). Chacun son tour, on est passé masseur ou massé sur la couverture étendue par terre. J’ai senti une fois ou deux, des choses chaudes venues d’une côte ou d’une cuisse, mais aussi rien du tout. Puis on a mangé léger et on est parti se coucher :

 

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C’est là que, en fermant les yeux, à ma grande surprise, des choses sont apparues violemment derrière mes paupières closes.

 

Des choses luisantes, souples, infinies, ondoyantes, brillantes, lisses, bigarrées, imbriquées, étincelantes, moirées, luxueuses, éblouissantes, ingénieuses, chatoyantes, resplendissantes, merveilleuses, gracieuses, effrayantes, innombrables, précieuses, paralysantes, mouvantes, mobiles, insaisissables, très précisément ajustées, sinueuses, errantes, ornées, insolubles, courbes, instables et comme parfaitement vivantes.

 

Tournoyant comme un oiseau de proie, un travail bien serré, où tous les assemblages bichaient bien comme il faut, un truc bien travaillé, bien solide, bien poli.

 

On aurait un genre de technologie ou une espèce de machine vivante. Des circuits défilant en lignes droites plus ou moins longues, en virages plus ou moins courbes, en pentes plus ou moins inclinées. D’un fond noir abyssal jaillissaient des circuits multicolores, translucides, phosphorescents, veinés de couleurs. Des circuits composés d’une seule chose. D’un cercle par exemple. Un motif. Le truc de base est la répétition d’un motif. Un circuit répète un motif. Comme un rayon de miel répète des hexagones :

 

J’imagine qu’il y a beaucoup de motifs possibles, il suffit de taper motif, pattern, ou patron dans google images pour s’en rendre compte :

 

En tout cas, au début, on ne choisit pas ses motifs. Le premier motif dont je me souvienne exactement sont des maillons, des anneaux liés les uns aux autres, qui formaient une chaîne, une chaîne d’anneaux défilant sous mes yeux :

 

Ce défilement constituait un flux très puissant, très prenant, très hypnotique. Les circuits de chaînes, les lignes fuyantes et dansantes de séries d’anneaux, parfaitement lisses et polis comme des pierres précieuses tissaient une trame, parfois serrée :

 

parfois distendue :

 

Un entrecroisement complexe et omnicolore, un réseau vivant d’entrelacs, comme les tentacules du poulpe :

 

les spires et les replis du serpent :

 

ou comme les dédales :

 

l’enchevêtrement de salles et de couloirs d’un labyrinthe en pleine expansion.

 

Insaisissable, sans avant ni arrière, un filet de chaînes :

 

confondant en lui-même toutes les directions, roulant, déroulant et s’enroulant, comme s’il s’étirait, se tordait et se tressait en une natte complexe et indémêlable.

 

Suivre ces chaînes d’anneaux polychromes :

 

les voir se déployer derrière mes paupières, c’était un circuit, c’est-à-dire un passage, c’est-à-dire un cheminement, c’est-à-dire un genre de glissade en apesanteur, un trajet sinueux comme une cervelle, vite comme un éclat fuyant qui se reconstruit l’instant d’après, toujours en mouvement, inépuisable en ressources, à la fois identique et changeant, lancinant et inattendu, étincelant comme les astres, miroitant et mouvant comme la peau moirée d’une vipère :

 

De la lueur au brillant, de l’étincelant à l’éclatant, toutes les nuances de la lumière étaient convoquées :

 

Un amalgame alambiqué, chamarré, imbriqué, ciselé, ingénieux et assemblé.

 

Un textile complexe, touffu, et circulaire :

 

comme un texte aux mille dessins, ou comme les discours doubles d’un malin aux mille fables.

 

Bref, un passage dans un endroit ouvragé comme un tapis Pazyryk :

 

vibrant comme une cloche d’airain, bourdonnant comme un Mantra qui ferait un ttun-ttun qui ferait tic-tac-tic comme une balle de ping-pong monotone qui serait une psalmodie compliqué comme une charpente :

 

ou comme un filet :

 

Bref, des nœuds :

 

des centaines et des centaines de nœuds :

 

En un mot, une structure géométrique à la fois souple et rigide, répandue dans l’espace comme une manière de feu plein d’artifices, projetée derrière mes paupières, vers ou depuis une sorte d’infini complètement obscur que l’on pourrait aussi appeler le Grand Vide, la Grande Béance, ou alors le grand Trou Primordial.

 

Cette structure, ce circuit, ce transport, ce passage, cette errance cinétique dans une plastique colorée (pas de sons, pas de goût, pas d’odeur (des sensations de mouvements, des formes et des couleurs)), ce mouvement d’un seul motif qui se répète, cette évolution, ce fluide à l’aspect saisissant, cette sorte de danse du labyrinthe, à mi-chemin entre le concret et l’abstrait, semblait construite sur un rythme particulier : une palpitation conjointe de rotation et de rectitude.

 

En effet, une chaîne d’anneaux est tout simplement une ligne de boucles :

 

Une chaîne d’anneaux est une combinaison de linéarité et de circularité :

 

Une chaîne conjoint le droit et le courbe.

 

Cela peut peut-être sembler légèrement ésotérique, dis comme ça, mais il existe pas mal de machins qui conjoignent-le-droit-et-le-courbe, dans notre monde. Tous les jours, on peut se retrouver pris dans quelque chose qui conjoint le cercle et la ligne.

 

Par exemple, en voiture, avec dans les mains un volant circulaire qui offre toutes les directions possibles à la voiture qui trace, plus ou moins littéralement, comme un Stylo bille, dont la bille même, en traçant des lignes, conjoint-le-droit-et-le-courbe.

 

Ou alors, en lisant un récit aux cent péripéties, dont les ressorts enchaînent 99 problèmes et 100 résolutions (chaque solution pose un nouveau problème dont la solution pose un nouveau problème dont la solution pose un nouveau problème dont la solution pose un nouveau problème dont la solution pose un nouveau problème dont la solution pose un nouveau problème, etc.).

 

Ou alors, à Nogent-le-Rotrou, en vacances avec son oncle, dans un circuit touristique où le point de départ est aussi l’arrivée :

 

Ou alors, en peignant sur un vase une ligne droite (la ligne droite donne nécessairement une ligne courbe) :

 

Ou alors, en faisant de la corde à sauter :

 

(la corde tourne (c’est le cercle) et vous sautez de haut en bas (c’est la ligne ou le point)

 

Ou alors du hula-hoop :

 

Ou alors, en faisant un saut plutôt périlleux en moto :

 

Ou alors, juste en jouant à se mordre la queue :

 

Bref, la terre tourne sur elle-même en même temps qu’elle tourne autour du soleil, cette dynamique hélicoïdale, eh bien, on a souvent les deux pieds dedans.

 

Ainsi, il semblerait bien que la structure fondamentale de ma petite activité hallucinatoire était un mélange de rectitude et de circularité, exactement comme la spirale d’une coquille d’escargot :

 

Aussi cette espèce de vibration entre l’oblique et le droit, ce scintillement, cette ambiguïté, ce double dédale, ce labyrinthe cosmique où l’espace apparait en même temps qu’il disparait — les fameux chemins de la fourmi faiseuse de chemins — cette circumambulation extatique dans les méandres polychromes, tout ça a un rapport avec une certaine définition du temps, un présent fulgurant, toujours tendu entre passé et futur, un temps que l’on pourrait aussi appeler temps de l’action.

 

Aussi, et c’est important, toutes ces visions cela ressemblait sérieusement à une illusion, c’est-à-dire à une imitation parfaite du vivant.

 

Mais quel est le responsable ? Qui ourdit cette trame ? Où est le technicien de tout ça ? le grand ordinateur des phosphènes ?

 

En tout cas, cette espèce de croissance à la fois fixe et fluide, ce chaos qui est aussi un cosmos : c’est en nous, je me suis dit. Et nous sommes des animaux.

 

Ces choses sont dans les animaux (dans les tâches de la panthère) :

 

Aussi, nous sommes des végétaux (dans la feuille d’un arbre) :

 

(dans les replis mêmes du Peyotl :

 

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)). C’est en nous, ce machin, ce circuit, ces boucles, ces cercles, ces motifs, j’ai pensé, plutôt surpris d’une telle puissance.

 

Pris dans une nasse colorée, chatoyante, et fulgurante, je ne me souviens plus, hélas, des autres motifs. Il y a eu des chaînes, ça c’est sûr, des lignes d’anneaux :

 

de maillons :

 

Un truc un peu comme ça :

 

mais souvent, ça se transformait, on changeait de motif :

 

La métamorphose, le fait de passer d’un motif à un autre, était plutôt de l’ordre de la transformation brusque, interrupteur, clin d’œil, diaporama, apparitions/disparitions. Cette transformation constituait une surprise, un discontinu à l’intérieur d’un flux continu. Le mouvement restait sensiblement le même, j’étais poussé en avant (ou en arrière (ou en hauteur (ou en x)) par je-sais-pas-quoi, et parfois, le motif changeait brusquement.

 

C’est au bout d’un moment que vinrent des têtes de mort multicolores, dentelées, percées de milliers de trous minuscules, ornées et ouvragées d’une infinité d’ouvertures, des têtes de mort grossissant et rétrécissant, phosphorescentes et quelque part, hilares. Elles formaient une chaîne multicolore de tête de mort s’esclaffant et défilant interminablement dans une sorte de trou noir géant.

 

Je ne dirais pas que j’ai été tout de suite glacé d’effroi, pétrifié, mais je ne suis pas resté longtemps dans ce monde-là. Après un petit défilé de crânes jubilant, j’ai ouvert les yeux pour sortir d’ici. Éviter la stupéfaction totale, une sorte d’obstacle — l’aspect perfide et maléfique, nocif et vénéneux — le malin de l’affaire :

 

tof épines rouges

 

Découvrant que tout était resté normal et fixe autour de moi, je me suis dit : bon, chui suis défoncé.

 

Puis, je me suis dit : oui j’ai peur de la mort, mais non, je ne vais pas mourir ici, et j’ai plutôt refusé le piège que je venais de fabriquer (soit dit en passant, un poulpe, c’est surtout un piège vivant :

 

Je patientais donc un peu avant de fermer les yeux à nouveau, et retournant la taquinerie au taquin, je me suis dit : même si je suis assez surpris que ton mon cerveau puisse produire des mouvements aussi complexe, ton truc-là, en vrai, on dirait quand même un fond d’écran d’I-pad :

 

Puis, je me dit : pfff, c’est dommage quand même, toutes ces images, et je me suis excusé à moi-même d’arriver d’un monde déjà plein de fractales-parfaitement-réalisée-grace-à-je-ne-sais-quel-logiciel-génial :

 

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Ensuite, j’ai plus ou moins demandé, respectueusement, à ce fond d’écran qui est en moi, de me changer tout ça.

 

On pouvait vraiment, sans hésiter, m’emmener dans d’autres types de cercles colorés. Une récursion plate, par exemple, voilà quelque chose qui m’intéresserait. Une introspection qui ne donnerait pas l’impression de plonger, mais de glisser sur une surface. L’autre jour, j’ai été voir mon dermatologue, et j’ai un nouveau truc : je suis dermographique (apparemment, c’est nerveux). Ça veut dire qu’on peut m’écrire dessus, j’imprime. Bref, le plus profond c’est la peau :

 

voilà quelque chose qui m’intéresserait.

 

Pas tout de suite, mais finalement, d’un coup d’un seul, j’ai atterri sur un abyssal fond blanc :

 

ponctué de points polychromes qui n’offraient aucun mouvement perspectiviste. Un simple clignotement, une alternance tout à fait élégante, un rythme particulier, toujours très ondoyant, fluide, où étaient combinés plusieurs temps en même temps (où beaucoup de choses se passaient à la fois (un rythme particulier comme une combinaison (ou un entrelacs (ou un pli)) des divisions du temps), bref, une sorte d’alternance pointillée qui m’accompagna doucement vers un sommeil dont j’oubliais les rêves :

 

noir

 

Quelques jours plus tard, après d’autres hallucinations que je n’ai pas le temps de décrire, et qui cette fois-ci me semblent relever d’un tout autre registre (j’ai vu des ancêtres, des gens pré-historiques qui marchait dans la nuit (et aussi debout sur l’énorme caillou blanc, il y avait milles mouches de feu, verte rouge et bleu, les couleurs primaires de la lumière, voltigeante autour de moi, mille graines venues des étoiles ou partant vers elles en jaillissant de mes doigts, de mes bras, de tout mon corps (et toujours sur ma droite, marchant vite et lentement, des gens, des vieux gens, des anciens, un genre de troupe ou de famille gris-bleu, en pierre, presque nus (et les lignes de lucioles sont devenues de plus en plus denses, un flux continuel de petits points RVB qui tombaient du ciel (et j’ai pensé au surfeur d’argent et j’ai ri et j’ai dit merci (puis, dans l’angle extrême gauche de mon œil (cette fois-ci, j’avais les yeux ouverts) j’ai vu une guerrière paléo-futuriste, de presque trois mètre de haut, là aussi d’un gris clair et bleuté, comme sculptée dans un cube de pierre, un genoux fléchit, une lance à la main, postée à gauche de l’entrée du lieu Sacré, dans mon dos (je n’avais aucun moyen d’interpréter tout ça et, à vrai dire, je ne vois pas du tout l’intérêt d’essayer de tout comprendre (mais tout de même, dans la géographie Huichol, ce désert Wirikuta, c’ est l’endroit des ancêtres-dieux, et j’ai du voir… leurs ancêtres, dont une guerrière de trois mètres de haut (Athena sûrement (sur le coup, il n’y avait aucun problème (je me suis illuminé-craintif-méfiant-prêt-à-jouer, le même genre d’attitude qu’enfant face aux fantômes)))), bref, quelque jours plus tard après avoir pas mal scotché ce sol perlé de cailloux qui semble tous précieux :

 

et dans mon dos, les phares d’une voiture qui n’était jamais là quand je me retournais, alors que les coyotes glapissaient dans le lointain, quelques jours plus tard, une danse de l’Ours avec des Lakotas obèses venus des États-Unis en pick-up neuf, pour essayer de conserver ce qu’ils pouvaient de leur culture massacrée, puis une fugue avec un Argentin, et j’abonne la partie, j’ai eu ma purge et surtout pas envie de gâcher l’usage de la Grande Cactée, et un matin, je vais là ; quelqu’un va par là ? Et des briques de terre cuite :

 

puis la plaine :

 

et d’autres maisons :

 

et des barrières jaunes :

 

et cette station-service :

 

signalent ce que vous savez :

 

Le début de la civilisation est surtout mauve :

 

perlé de cadavres de bagnoles :

 

et de maisons banana split :

 

en négociation :

 

au bord de la route :

 

des grands panneaux vides :

 

Et pour finir les dragons en pierre :

 

et les crêtes roses de cubes roses :

 

sur la nuit tombante :

 

de Mexico :

 

Merci.


Enregistré à l’Espace Khiasma le lundi 28 septembre 2013, dans le cadre du festival Relectures 14

Une transcription traduite en arabe sera très prochainement disponible sur le site

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